Brûler de l’essence, produire du CO2, perdre son temps (?), pour se rendre dans la nuit, dans une salle des fêtes au fond de la campagne haut-garonnaise, pour entendre parler du calvaire des ambulances sur la RN 126, des terres agricoles qu’on ampute, des trains qui coûtent cher, du développement durable (mais limité à Copenhague), de bilan carbone, c’est se plonger au cœur des préoccupations des gens, de leurs inquiétudes, de leurs désirs. Ces rencontres, pour répétitives qu’elles soient, nous livrent néanmoins le témoignage d’une pensée collective, qui se construit au fil des réunions, qui évolue. D’infimes nuances, dans des discours qui ont déjà été tenus ailleurs, permettent de sentir qu’il se passe quelque chose. Parler à nouveau des mêmes problèmes, des mêmes attentes, des mêmes incompréhensions est profondément lassant, et conduit M. Hébrard, maire de Vendine, politique responsable, à laisser éclater, après 2 heures de réunion, son profond agacement : « Ce débat est stérile, il faut le faire évoluer !» Le « patient-autoroute », dans l'examen sans cesse recommencé de son existence, butte. Il cesse d’avancer, il a fini de lancer sa douleur à l’écoute des autres, et après avoir été soulagé de prendre la parole, se retrouve seul, avec toujours la même angoisse... Oserons-nous l'admettre? Ce débat public ressemble à une cure analytique collective, avec ses avancées, ses doutes, ses lapsus, ses non-dits, et son écoute. Madame la Présidente du débat public l’a bien compris, elle pour qui la parole est primordiale. Mais nous sommes arrivés à un point de révolte, car tout a été dit sur le dossier qu’on nous présente, et il ne peut plus avancer autour de la dualité initiale concession privée ou 2 fois 2 voies gratuite. Rien d’étonnant donc, que ce soir-là, au cœur du débat, au cœur du bouillonnement collectif, ait émergé l’idée, la nécessité, l’urgence, de l’étude d’une troisième solution concernant ce projet d’aménagement commun du territoire. L'idée d'un débat qui tourne en rond n'est donc qu'un leurre. Lentement, il a fini par faire émerger la seule solution qui nous permette d'avancer collectivement, d'avancer ensemble. Il n'est pas d'accouchement qui ne se soit sans douleur.
L’agriculture a déjà été évoquée, et notamment lors de la table ronde
de Caraman, par la voix de la SAFALT, mais c’était la première fois que
les agriculteurs prenaient si nombreux la parole. Ils connaissent bien
les procédures de remembrement, et ne semblent pas inquiets de cela.
Ils nous expliquent que les exploitants qui se trouvent directement sur
l’emprise du tracé seront effectivement recasés. Néanmoins, des «
grignotages » des exploitations proches seront opérés, ce qui constitue
autant de pertes de terres agricoles. La compétition avec l’étalement
urbain de la métropole toulousaine, est ici une préoccupation majeure,
qui n’est pas née cependant avec ce projet autoroutier. Cela contraste
avec la chambre d’agriculture du Tarn, qui semble moins sensible à la
problématique des pertes de terres agricoles. Le projet agricole
départemental nous est expliqué en 3 points :
1. installer des gens
2. conforter les gens
3. maîtriser le territoire.
La logique actuelle, sur le moyen et le long termes, est une logique «
de pertes de terres acceptées », 700 ha par an (ce qui correspond à 10
familles), pour permettre le développement économique. Une autoroute
ajoutée à cela aura un impact qui peut être très mauvais : certains
agriculteurs sont opportunistes, et vendront des terres pour en faire
du logement. L’emprise prévue de l’autoroute est de 350 ha, mais
l’impact peut aller jusqu’à 10 fois plus. « On sacrifie un peu trop
facilement des terres agricoles » nous dit-on.
« Cette terre, nous la cultivons en famille, depuis plusieurs
générations. Pour vous, c’est juste du bitume. » La compétition est
rude avec l’aérodrome de Bourg St Bernard par exemple, et il n’y a pas
de terres pour le remembrement. « Il n’y a pas de jachère ici, c’est de
la bonne terre ». « Faudra-t-il augmenter les rendements, et redevenir
des pollueurs comme dans les années 70 ? » Le choix du type
d’agriculture, la proximité avec les gens qui travaillent la terre,
sont des questions cruciales, que le débat sur l’opportunité de la
création d’une nouvelle autoroute nous fait toucher. Castres vit aussi
de cette agriculture et dans une optique de circuits courts pour les
matières produites, le besoin de terres fertiles proches de Castres
sera croissant dans les années à venir.
Et c’est parti pour la rengaine, dont on ne se lasse pas finalement. «
Ce n’est pas une question philosophique », on le sait déjà, et « on ne
va pas renoncer simplement parce que ce n’est pas très joli dans le
paysage ». Alors là non ! Il faut lire le dossier avant de parler
(p.85). Il y aura « des talus adoucis » pour « intégrer au mieux le
projet dans les structures paysagères », et « un traitement
architectural des ouvrages d’Art ». Ce sera donc très joli, bien au
contraire !
« Le train c’est cher et c’est payé avec nos impôts, et pas l’autoroute
! » Un aller-retour en train coûte 112 €, l’usager ne paie que 23 %
(p.38 du dossier). C’est M Cousin qui le dit. Et combien la voiture
coûte-t-elle à l’usager et surtout à la collectivité ? Malheureusement,
p.38 du dossier, rien n’est mentionné, oubli regrettable. On peut
toujours se référer au barème kilométrique des impôts ou aux
associations d’automobilistes. Le coût d’une automobile est effarant,
et on préfère l’oublier. Son coût collectif aussi, de par toutes les
pollutions induites (production, fonctionnement, élimination), les
accidents sur la route, l’utilisation des forces de police etc…
C’est au tour de M. l’adjoint au maire de Mazamet, qui craint qu’on
fasse de cette autoroute un « symbole », qui dit qu’opposer le Sud Tarn
et la planète n’a aucun sens, qu’il ne faut pas instrumentaliser
l’écologie, et qu’il ne faut pas opposer le développement durable et le
développement local. Les questions abordées ici sont profondes, mais si
la réponse est « autoroute », alors c’est le gouffre. Plouf ! Dans le
même genre, Mme Villequin, qui nous dit que c’est une erreur d’être
pour ou contre l’autoroute « en général ». Il faut progressivement
favoriser d’autres modes de transports (oui !), car les autoroutes ne
la font pas rêver (Nous non plus !). « Il faut construire un monde
différent et un peu plus humain » (« fra-ter-ni-té, fra-ter-ni-té !
»...). « Je serais opposée si le projet était pharaonique ». Pan, tout
se brise. Le nouveau monde, c’est le même qu’avant, mais comment dire…
en différent, pas pareil, vous voyez non ? Commentaire de trois
habitants du coin : « elle, elle a rien dit, elle a fait perdre 3
minutes ». Ils sont rudes par là bas.
Le directeur du CHIC (nouvel hôpital de Castres-Mazamet qui sera
opérationnel dans 10 mois), nous parle au nom du personnel et du corps
médical, et des médecins urgentistes : tous pour l’autoroute ! Rompez
les rangs ! L’autoroute il est pour, car c’est plus rapide, plus
sécurisé et plus confortable pour les patients, et les bébés. Il faut
aussi attirer des praticiens car « nous avons perdu un cancérologue à
cause du manque d’autoroute ». Amis cancérologues, vos lumières nous
importent. Les pollutions en très forte augmentation vous rendent
incontournables. Est-ce un si grand sacrifice que de venir vivre à
Castres ? Ne voyez-vous aucune contrepartie au manque d’autoroute pour
Toulouse ? Si demain l’autoroute ne se fait pas, nous laisserez-vous
seuls, avec nos métastases, ou viendrez-vous vivre ici, et soignez,
contre un salaire digne de votre art, le petit bébé mazamétain atteint
d’une leucémie, pour que ses parents n’aient pas à faire un trajet
quotidien épuisant Castres Toulouse, autoroute ou pas ?
Monsieur Thouroude, maire adjoint de Castres (il s’en rappelle, lui) et
conseiller général, prend la parole. Il est ému en nous parlant de ses
origines toulousaines et de son père handicapé. « J’ai dû me rendre à
son chevet parce qu’il a été hospitalisé d’urgence, je vous laisse
imaginer le trajet entre Castres et Toulouse pour essayer de rejoindre
mon Papa ». D’accord, imaginons. Les images de l’enfance qui remontent
à la surface, la complicité, et les conflits, les incompréhensions et
là, au moment du crépuscule, alors que le handicap s’est installé
depuis trop longtemps, le temps s’accélère. Il faut rattraper les
erreurs, se dire ce qu’on a sur le cœur depuis toutes ces années, mais
est-il encore temps ? Si seulement il y avait une autoroute entre
Castres et Toulouse…pour simplement essayer, oui essayer de rejoindre
son papa handicapé « Je ne vais pas m’apitoyer, j’aurais dû rester à
Toulouse… » Là, on est désolés, on voudrait bien rendre service, mais
on ne sait pas trop comment. Auriez-vous vous dû rester à Toulouse et
abandonner votre projet de vie ? Cruel dilemme, que nous sommes tous
amenés à rencontrer un jour. Quand on vous dit que ce débat est
philosophique et psychanalytique. A part ça ? Les familles disposent de
plusieurs véhicules, certains désagréments liés à l’autoroute sont
compréhensibles mais il ne faut pas empêcher le développement, et le
taux de chômage est supérieur de 1,5% à celui de Midi Pyrénées. A part
ça ? C’est tout. (verbatim p.37)
La DREAL s’accroche à son dossier, et elle le défend chaque fois
qu’elle le peut. Elle reprend d’ailleurs systématiquement les opposants
au projet, mais jamais elle ne prend la parole pour corriger,
contester, préciser un point abordé par un pro autoroute. Elle pourra
le faire au cours de la réunion, mais jamais en réponse directe. Et
pourtant il y a matière, quand une personne affirme qu’on va gagner 20
minutes, alors que c’est écrit 15 min dans le dossier, que l’autoroute
créera des emplois, alors que cette perspective est « aléatoire » comme
il est écrit dans le dossier, que circuler sur autoroute produit moins
de CO2 que sur la route, alors que c’est bien entendu le contraire
qu'annonce ce même dossier. La DREAL veut bétonner, on l’a compris,
mais respectons les formes s’il vous plaît ! Au passage : dimanche 13
décembre, sur M6, dans l'émission « 66 minutes », on a pu entendre, à
une heure de grande écoute, qu'actuellement, pour se rendre de Castres
à Toulouse par la RN 126, il faut plus de 1H30... Alors, on se demande
quel trajet on a bien pu faire prendre à nos pauvres journalistes
parisiens pour mettre autant de temps pour rejoindre la métropole... On
les a fait passer par Mazamet? Ou alors, la durée de l'arrêt au
bar-tabac de Cuq-Toulza, « chez Marylou », a été intégrée dans ce
calcul?
La demande a cette fois été très forte, elle s’est répétée, à plusieurs
reprises. Pourquoi ne dispose-t- on pas d’une étude de l’aménagement de
la RN 126 sur l’existant ? Et le dossier est enfin apparu pour ce qu’il
est : choisir entre une autoroute, et une autoroute. C’est ce qui a
poussé Mme Casinier, médecin au Bourg, à dire « à quoi sert le débat,
on dit oui et puis c’est tout ! » Mme Coquin habitante du lieu : «
Pourquoi n’a-t-on pas d’autre proposition de route ? C’est trop facile
de construire une autoroute au milieu des champs », et de rappeler que
la charte Interscot impose de mettre en lien les villes entre-elles : «
qu’en est-il entre Lavaur et Castres ? ». C’est vrai qu’en termes
d’aménagement, l’itinéraire Castres- Lavaur-St Sulpice, n’est pas
étudié dans le dossier, alors que c’est là que passe la ligne de chemin
de fer, c’est M Oussard, gérant de société qui le rappelle. « Il y a 40
à 60 000 habitants dans ce territoire et vous choisissez un itinéraire
au milieu de rien », « pour gagner 15 min dans 10 ans, on peut bien
réfléchir encore un peu ». M Grammont de la DREAL lui répond « que
l’axe RN 126 est celui qui est privilégié actuellement, que des
aménagements ont déjà été faits, que donc cet itinéraire est cohérent,
et il est dans le cadre de la saisie de la CPDP ». Parlons un peu
d’argent (non ce n’est pas vulgaire et déplacé). M Bouche, maire de St
Pierre, rappelle les réformes en cours des collectivités territoriales.
La suppression de la taxe professionnelle annonce des budgets à la
baisse, et la fin de la possibilité de financements croisés complique
sérieusement le montage financier du projet. Et M. Hébrard, conseiller
général de Haute Garonne, d’affirmer : « rassurez-vous elle
(l'autoroute) ne se fera pas, mais le conseil général est prêt à
travailler sur d’autres solutions ». Ça n’a pas calmé les personnes qui
étaient autour de lui, et qui avaient fait un esclandre quelques
minutes plus tôt. M Foulquin enfonce le clou car « le SCOT du Pays
d’Autan s’est prononcé pour l’autoroute faute d’alternatives », « le
débat est tronqué si on n’a pas d’alternatives », et de reprendre des
considérations philosophiques en parlant de l’Amérique latine et de la
Tunisie, « nous sommes riches, mais pas prêts à lâcher quoique ce soit,
nous sommes dans un présent de petit humain, avec 25 ans pour réagir,
c’est court ». « Il faut envisager les solutions évidentes, et aussi
les solutions les plus folles, pour valider la meilleure solution ».
C’est alors sans doute la folie qui a investi l’esprit de Mme Barrès,
quand elle a dit entendre la demande de solutions alternatives qui
s’exprimait ce soir là, et qu’elle a annoncé publiquement que la
demande d’étude « présente un certain intérêt, avec des points
importants ». Suivant la procédure légale, la CPDP a transmis la
demande à la DREAL, maître d’ouvrage, qui a opposé une fin de non
recevoir, sauf pour l’étude avec une limitation à 110 km/h, et un
projet de fret ferroviaire local. Pour le reste M. Grammont précise :
non le projet n’est pas irréaliste, non il ne faut pas parler de
l’opportunité du projet car le dossier a été approuvé au plan national,
oui le dossier est conforme à la loi Grenelle 1 puisque une
augmentation des capacités routières est prévue dans la loi ; les
études relèvent de la CPDP (ce qui garantie l’indépendance), et les
délais sont de toute façon trop courts. La CPDP a pris acte du refus,
et déclaré que « cela ne préjuge pas d’une suite éventuelle ».
C’est le grand théâtre de la vie démocratique qui se déploie sous nos
yeux, avec décors, mise en scène, comédiens, vibrations de la salle.
Beaucoup nous l’envie. On paie cher, peut-être, mais qu’est-ce que
c’est bien...
A tous les agriculteurs, paysans, du coin. Ils nous ont rappelé l’importance de la terre, pour nourrir les populations, l’aspect irréversible de l’expansion urbaine, et l’urgence de la contenir. Ils nous rappellent que manger c’est vivre, et que l’agriculture est le premier maillon d’une chaîne, dont nous sommes tous acteurs, mais que notre société d'hyperconsommation a tendance à occulter. Ajoutons que les interventions des agriculteurs ont fait plaisir à Mme Barrès, et tout ce qui fait plaisir à Mme Barrès nous fait plaisir, car on l’aime bien, Mme Barrès. C’est dit !
M. Franck Thorel, avec qui des membres d'Autreroute avait pu discuter en toute sérénité lors de la réunion de Brassac. Pourtant, M. Thorel est le fidèle transporteur du « commando castrais », starisé par M6. Une bonne intervention dans la soirée, où il rappelle l’importance du développement des bus d’ici à 2015, sans attendre l’issue des débats. Ça nous change des transports Ballent à Mazamet. Puisque la discussion est possible, nous aimerions connaître votre point de vue sur la consommation des cars sur route et autoroute. Et, surtout, déconne pas Francky, dans les virages en épingle de la RN 126, car si tu plies le bus, tu décapites le conseil municipal de Castres. C’est une lourde responsabilité.
M Dumayrou, lui aussi transporteur autocariste, pour sa phrase « non, je ne suis pas un nuisible ». C’était digne d’un quiproquo à la Pierre Richard, entre lui et l’animatrice du débat, Nerte Dautier. Elle lui avait reproché des propos nuisibles aux autres. Il faut dire qu'il avait commencé fort avec l’histoire de l’homme qui a été attaqué par une vache, mais il faut lire le verbatim p.44 pour avoir tous les croustillants détails de cette histoire.
Pour trois locaux, qui, à propos de l’impact de l’autoroute sur les terres agricoles, commentent : « la terre qui est sous l’goudron elle est morte, faut pas nous prendre pour des cons ».
L’inoxydable Fréderic Manon, qui a repris la parole, et oui, on la
lui donnait, et il avait des choses à dire. Et en avant les études
techniques, les comparaisons, les analyses, les simulations et
modélisations des grands systèmes, le PIB, les %.... Ce gars a dû
construire des autoroutes dans une autre vie, c’est pas possible
autrement.
En tout cas maintenant, c’est bien fini.
Le monde change.
Soyons acteurs de notre époque
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