La réunion du débat public à Soual avait tout pour être électrique.
En effet, le jour même du débat, la demande d’études complémentaires,
qui avait été acceptée par la commission du débat public à Bourg Saint
Bernard, était vertement attaquée par les pros autoroute dans la
presse. On ne peut qu’être admiratif devant un tel sens du timing,
devant leurs bons relais médiatiques, et devant une si bonne maîtrise
des influences au niveau national. On peut aussi se demander si,
derrière cette agitation, ne se cache pas surtout une volonté de
déstabiliser la commission du débat public, et sa présidente, Mme
Barrès, qualifiée par M Bugis maire de Castres, de « porte parole » du
collectif RN 126. Et c’est une Mme Barrès fatiguée qui nous est
apparue, se réfugiant derrière un pupitre pour la première fois pour
s’adresser à la salle, s’en excusant ainsi que de sa voix cassée. Elle
nous délivrait néanmoins son message, suite à cette affaire de demande
complémentaire, et celui-ci était clair. « Le débat porte sur
l’opportunité, les objectifs et les caractéristiques du projet ». « Les
débats doivent laisser ouvertes toutes les possibilités sans
contraintes, ainsi que toutes les propositions ». « La commission est
neutre et indépendante », et elle traite les demandes d’où qu’elles
viennent, ce qui ne préjuge en rien d’un soutien en faveur de ces
demandes. Comment être plus claire, et plus rassurante pour l’auditoire
? L’étude complémentaire avait donc toute légitimité, à moins qu’on ne
change les règles… mais ça, c’est un autre débat, sur lequel on
reviendra.
Le débat a-t-il tourné en rond comme l’a titré La Dépêche ? Oui, d’une
certaine façon, mais c’est le signe de la prise de conscience des
termes du débat tels qu’ils sont posés dans le dossier : autoroute
gratuite et tout de suite, ou autoroute payante dans 40 ans. Cela ne
constitue effectivement pas un débat très intéressant. Une autoroute
pour quoi faire, pour répondre à quels besoins, en alternative à quelle
infrastructure, pour quel projet de vie en société… ? En voilà des
questions à débattre pour les habitants du bassin Castres Mazamet! Et
elles ont été abordées, mais pas suffisamment, et sans les études
supports adéquates. Mais ça viendra, si si, ça viendra. En attendant,
voici le compte-rendu de la soirée de Soual.
Les mots ont une importance cruciale et ce projet d’autoroute nous le rappelle régulièrement. Sans ce p…. de réchauffement climatique, on ne serait pas là à pinailler sur des questions sémantiques. « Développement » serait le maître mot. Seulement ce mot est devenu pesant puisqu’il véhicule tout notre mode de vie, celui-là même qui met en jeu l’avenir de l’Homme sur la Terre. Alors, comme le fait M. Blanc maire de Saïx, on dit qu’on comprend l’ « écologie », mais qu’il faut tenir compte des « 3 piliers du développement durable », qui sont l’écologie, l’économie et le social. Et c’est joué. L’autoroute devient « un milieu clos par rapport à l’environnement », et qui résout, ou simplement, déplace, des nuisances, qu’il décrit fort bien par ailleurs : nuisance sonore, pollution, village coupé en deux… M. Veuillet, lui parle d’intermodalité et de complémentarité, deux jolis mots, pour finalement continuer comme avant, comme si de rien n’était. En ville, les transports en commun sont « plus rationnels, plus propres, plus efficaces », et personne ne le conteste. C’est un bel optimisme, finalement très récent, mais qu’on se garde de transposer sur les autres déplacements. « Un déplacement correspond à un besoin », et il faut faire face « à des déplacement imprévus ». Selon lui, la voiture individuelle est la réponse facile à ces deux problèmes, facile si on occulte toutes les conséquences induites par son usage, et son coût total. M. Pech, habitant de Castres (comprendre conseiller municipal à Castres), nous parle des « années voitures », qu’il associe à la « mobilité », et à la « liberté individuelle ». C'est beau, on dirait une pub pour Renault. Et de suite on s'imagine avec des cheveux longs et un pantalon pattes d'éph' au volant de notre 4L, sautant de joie devant la promotion sociale incarnée par l'achat de notre R9, et, la vie allant, un peu dégarni et grand-père responsable, roulant au volant de notre belle Mégane Scénic... Chabadabada, les images d’un bon vieux temps en passe d’être perdu, où c'était « inné », « comme on voulait, quand on voulait ». La bonne nouvelle, c’est que la prise de conscience est là pour une majorité, ainsi que la connaissance des alternatives qui s’offrent à nous tous. Il reste néanmoins à gérer la question du temps, et celle de l’urgence. Que penser alors de l’avis de M. Berthoumieux, qui parle au nom du conseil économique et social régional, qui explique le vote majoritaire mais non-unanime en faveur de l’autoroute (70 voix pour, 17 contre et 9 abstentions), et qui parle « d’accompagnement » en matière d’environnement. Ils passent tous à côté de leur époque, car il faut désormais mettre l’environnement au centre et pour mille bonnes raisons. Mais on peut ne pas partager cet avis. Par contre, il faut arrêter de faire comme si le choix de l'autoroute était un choix moderne, respectueux de son époque et de l'environnement. La nostalgie des années 70 (ah! La voie Pompidou en bord de Seine, l'autoroute au cœur de Paris) est certes compréhensible, mais pas comme unique clé d'appréhension du monde d'aujourd'hui.
La question agricole a fait une entrée tardive dans le débat, mais elle reprend désormais sa place centrale. Mme Leroy rappelle qu’une autoroute génère une perte directe de 345 ha, mais que 20 à 25 fois plus de terres seront consommées par l’urbanisation. Comme Mme Rosenau, elle évoque la question des AMAP, qui ont pour but de créer un lien durable et de proximité entre le monde agricole et les consommateurs. Par ce biais, il est possible de manger des produits sains et de proximité. Cette démarche est le premier pas d’un changement fondamental d’attitude pour faire cesser certaines aberrations comme « la consommation de tomates espagnoles à Castres », et donc promouvoir « les circuits courts, et les marchés locaux ». « L’autoroute ne correspond plus à ce projet ». Au passage, on apprend que Le Pays d’Autan, qui parle d’une seule voie en faveur de l’autoroute, n’avait pas d’unanimité en son sein, et que « par souci d’éthique » la coordination des associations à préféré s’abstenir. Eh oui, comment gérer la contradiction entre le développement des circuits courts et la perpétuation d’un système qui déplace les marchandises tout autour de la Terre ? On fait l’autoroute, et on verra après… Un agriculteur, M. Raï a lancé le mot qui fait peur à tout le monde, délocalisation, en considérant qu’il fallait préserver les terres car son emploi n’est pas délocalisable. Malheureusement cette évidence est contestée par les faits, car il a été souligné que certaines terres des pays pauvres étaient achetées par les pays riches, en vue d’importer de la nourriture. Soyons sûrs que ce sont des légumes bio qui nous arriveront et par camions électriques.
Toutes les personnes qui ne soutiennent pas ce projet autoroutier se posent des questions sur les solutions alternatives, car sur ce point, le dossier est bien vide. Certes la DREAL répond que les études ont été faites, qu’une « estimation rail plus » existe, que le trafic des bus est pris en compte. Elle arrive à la conclusion « qu’on reste majoritairement sur du transport sur route ». Mais, comme on a déjà eu l'occasion de le souligner, une conclusion est hautement tributaire des hypothèses de départ. S’appuyer sur le fonctionnement de la ligne de bus actuelle Castres-Toulouse est vraiment un mauvais exemple. Mais il est désormais clair que la DREAL a monté un dossier « pro-autoroutier », et c’est pourquoi une étude complémentaire sur l’aménagement de la RN 126 est nécessaire, pour pouvoir simplement comparer. De nombreux intervenants se demandent aussi comment on pourrait favoriser de manière drastique les transports en communs. Mais sans expertise dans ce sens, comment le citoyen peut-il même avoir l’idée qu’une alternative est possible ? Si le débat n’avance pas ce point, la frustration sera très grande.
C’est M. Cazals, conseiller général du canton Castres Ouest qui s’y colle ce soir, longuement. « C’est une histoire vieille de trente ans » et « nous devons simplement nous mettre à niveau », « tout le monde doit être gagnant », « le conseil général ne se dérobera pas ». Et donc ? « Le péage devra être supportable par les usagers, car s’il est trop élevé il sera dissuasif ». Concrètement : le Conseil Général, il a pas beaucoup de sous. Donc il en donnera, mais pas trop. L’usager, on lui dira qu’on a tout fait pour qu’il ne paie pas trop, mais que de toute façon, c’est la faute de l’État qui s’est désengagé. Et le concessionnaire, lui, il criera : Bingo !
Nous avons pu assister à un petit numéro de « si j’étais vous… », à
l’adresse des anti-autoroutes, dans des styles différents, mais tous
bien intéressants. M Deljarry invite ainsi les opposants à l’autoroute
à « aller barrer toutes les autoroutes de France », dans un souci de
cohérence, puisqu’ils sont « contre les autoroutes en général ». Ça
leur fera pas un bon bilan carbone aux écolos. Surtout si en plus M
Deljarry entame un tour de France pour défendre toutes les autoroutes
en projet (Orléans – Rouen, Troye – Bourges…). Et il en faudra d’autres
des pèlerins, pour convaincre le citoyen que ces beaux projets sont
conformes aux lois Grenelle ! D’autres adeptes du blocage s’était déjà
manifestés, mais en petit comité hélas. Certaines personnes
responsables de la promotion de l’autoroute, préconisent en effet, une
fois l’autoroute construite avec son péage cher (car c’est « une
autoroute de riches », ils le disent, mais en « off ») d’aller bloquer
le péage pour faire baisser les prix, comme cela a pu être fait sur la
rocade de Toulouse à une autre époque. Mais que leur passe-t-il donc
dans la tête ? Ne sont-ce pas là de dangereuses méthodes gauchistes,
avec manifestation dans la rue, slogans, et pourquoi pas des pancartes
?! Et les actionnaires de Vinci, ou d’Eiffage, ont-ils pris conscience
du terrible complot ourdi par les proautoroutes, qui risque d'allonger
leur temps de retour sur investissement de façon insupportable ! Sûr
qu'il y aura là un nouveau combat à mener pour nos pèlerins préférés.
Ensuite vint la surprenante épître au monde enseignant de M. Audouy,
lui-même professeur (et conseiller municipal à Castres, mais
malheureusement aussi atteint par la fameuse épidémie d’oubli
collectif…). Il déclare que la plupart des enseignants semblent
farouchement opposés à l’autoroute (il est vrai qu'on ne parle que de
ça en ville), et que donc beaucoup d’entre eux ne sont pas
responsables, pas plus que leurs syndicats. Il leur conseille alors de
se lever contre cet abus, car l’autoroute va sauver des postes de
professeurs avec l’arrivée de nouveaux enfants, son souci étant d'abord
de défendre ses collègues. Il appuie aussi son propos en disant à
plusieurs reprises, qu’il est « père de famille nombreuse ». Il termine
en disant que soutenir « le Sud-Tarn c’est du patriotisme, c’est un
acte patriote ». Branchons notre petit décodeur . Lier la création de
postes dans l’éducation nationale à la création d’une autoroute, lors
d’un débat où le désengagement de l’État est au cœur de la
problématique, c’est audacieux. C’est l'autoroute qui viendrait donc
recréer les postes supprimés par le pouvoir actuel selon la règle du
non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite
(merci qui déjà?). Dans la rhétorique développée par M. Audouy le mot
de patriotisme n'est pas à attendre ici dans son sens habituel. Non, ce
que ce professeur d'histoire (qui la connaît très bien) défend, c'est
l'amour de la petite patrie, de son village, de sa « région », tel
qu'on pouvait l'éprouver au début du 20e siècle, et tel que Brassens a
pu le chanter (un abonnement à Valeurs actuelles pour ceux qui
reconnaissent la chanson). Le monde a changé depuis un siècle et le
conservatisme (au sens noble du terme) qui apparaît ici, combat
précisément cette évolution marquée par un mouvement vers plus de
libertés, par l'ouverture à l'Europe et au monde. L’inverse du
désenclavement en sorte. Alors Autreroute
va-t-il céder à la facilité
d’abonder dans le sens de M Audouy qui se demande s’il « n’est pas un
esprit trop simple? ». Non, car nous connaissons nous aussi notre
histoire nationale, et notamment la cohérence entre les notions du
travail, d’enseignement, de la famille et de la patrie. Tous ceux à qui
on faisait chanter « Maréchal nous voilà » dans leur cours d’école, et
au garde à vous, ne nous contredirons pas. Tout ça à propos d’une
autoroute ? Qui a bien pu crier, lors du premier débat public à
Castres, que l'autoroute, « ce n'était pas politique » ?
Un dernier conseil, cette fois-ci à destination de l’État, venait de M
Péres, avocat à Castres, et qui se met dans « la peau du maître
d’ouvrage » pour faire avancer le débat. Attention, la mécanique
argumentative va se dérouler sous vos yeux, et c’est précis comme un
coucou suisse. 1) L’État peut se réjouir de la ferveur populaire autour
du débat (on attendrit l’auditoire). 2) Que tout le monde soit rassuré
sur la légalité par rapport à la loi Grenelle 1, car « chacun dans
cette loi peut y trouver ce qu’il veut » (tout le monde est content).
3) « Je suis l’État », peu fortuné, endetté, et j’ai face à moi trois
solutions : une autoroute concédée, ou je peux récupérer un petit peu
ma mise, un projet sur fonds publics, cher, et qu’il faudra entretenir
par la suite, et un aménagement de la route tout aussi coûteux. « Moi
État », je choisis « la concession privée, plutôt que rien », car «
c’est notre dernière chance ». Tout ça pour ça. C’est tout de même
cocasse de voir une personne qui se substitue à l’État, alors que tout
dans son propos vise à la privatisation tous azimuts. Celui qui a hurlé
« et le service public ?! » l’avait noté aussi. Prendre tout le pouvoir
l’espace d’un instant, et décider pour l’État, trouver ce qu’on veut
dans les lois, comme cela a dû être jouissif. C’est la toute puissance
de l’enfant, qui refuse de se cogner aux règles de la vie sociale.
Comment grandir dans ces conditions, comment se désenclaver ? En se
confrontant aux autres, et en acceptant la frustration du renoncement à
l’objet tant convoité. C’est une chance, et pas la dernière, pour ce
territoire, de grandir et de se grandir.
Public, mais dans longtemps, ou privé tout de suite, cette alternative
est loin d’être neutre, et c’est pourtant la base du dossier présenté
par l’État. Elle chiffonne certains intervenants comme M. Croze qui
voit dans l’autoroute l’aboutissement « d’un modèle qui fait naufrage
», l’application de « vieilles recettes ». Il préférerait débattre d’un
projet plus global, où il faudrait « réfléchir à nos besoins » et ne
pas envisager les énergies renouvelables uniquement « pour accroître
notre puissance ». Mme Fraysse, quant à elle, vice présidente de
l’office du tourisme de Castres, voit dans l’autoroute l’opportunité
d’attirer « les touristes du 21ème siècle » (à quoi ils ressemblent?).
Les autoroutes dans les Alpes « sont une réussite », ainsi qu’en
Aveyron avec « son viaduc de Milhau ». « Par pitié, laissez-nous nous
payer notre autoroute », pour mettre en avant nos « produits
touristiques ». On entend aussi « s’il vous plaît, donnez cette
autoroute », car « une entreprise ne s’implante pas à plus de 5 ou 10
km d’une autoroute ». Et plus tard « un développement économique, mais
où exactement, et pour qui ? L’argument de l’autoroute est fallacieux,
et il ne prend pas en compte la crise des banques, ni tous les emplois
détruits ». Des regards bien différents…
Pour M. Péres, et son désormais célèbre « L'État, c'est moi » (voir plus haut).
Pour le cabinet Bugis, Ballin, Rénier, Alran, Péres. Fidèles lecteurs d’Autreroute, vous avez noté les brillantes plaidoiries de ces avocats, articulées de telle façon qu’on se retrouve nécessairement pour l’autoroute. Alors en exclusivité pour vous, l’intervention de Maître Ballin, ou Rénier, lors du prochain débat : « si j’étais un écologiste opposé à l’autoroute, 1) je serai content que ce projet soit d’actualité car mes idées sont au cœur des débats. 2) Je ferais tout pour m’appuyer sur des études sérieuses pour faire porter loin mes idées. 3) le maître d’ouvrage ayant constitué un très bon dossier, je l’utiliserais, et face aux deux choix proposés, je prendrais, fort logiquement, et en plein accord avec mes principes, le plus écologique, soit l’autoroute ! »
Notre jeune animateur de la soirée ne connaît vraiment pas les personnalités locales et c’est un gage d’indépendance. Désigner M. Audouy d’un « Monsieur, avec le keffieh », pour lui donner la parole, c’était osé. Dans Wikipédia on lit : « Dès les années 1980, le keffieh fut adopté en Europe en priorité par des militants de mouvements pro-anarchistes, aussi bien par soutien revendiqué à la cause palestinienne que pour le symbole de rébellion, voire révolutionnaire ou terroriste, qu'il représente. » « Je tiens d’abord à vous signaler que ce n’est pas un keffieh mais une écharpe irlandaise. » précise M. Audouy en préambule à son intervention. L’Ordre étant rétabli, on peut continuer.
Pour MM. Dambs (Fabre) et Quérin (Seppic), qui nous expliquent qu’on
ne peut pas faire venir des cadres et leurs familles à Castres, car «
le seul frein, c’est la manque d’autoroute ». La situation de l’emploi
des cadres doit être vraiment bonne en France, car ceux-ci dédaignent
des emplois qualifiés à Castres. Après tout, c’est eux qui savent. Une
réflexion, spéciale DRH, au passage. Un cadre qui prendrait un train à
Castres pour Toulouse, à bord de l’express Régional (nouveau TER), sur
la nouvelle double voie, passerait une heure à travailler sur son
portable. Mieux encore : il part une heure plus tôt du bureau,
travaille dans le train, et passe une heure de plus avec sa famille. Il
est plus détendu, et plus efficace, toutes les études le disent, et
adieu le phénomène du « burn out » du cadre.
Pour toutes les directions des ressources humaines intéressées par
notre activité de conseil, envoyez un mail sur la page du site dédiée à
cet usage, et on fera suivre. En plus, on est pas chers !
Le monde change.
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