Castres sans autoroute

c'est possible

collectif Autreroute


Le débat public à Mazamet (02/12/09) : l’Être de Mazamet.


Il fallait se rendre à Mazamet ce mercredi pour assister à la cinquième réunion du débat public. Quel intérêt peut-on encore trouver à ces réunions, alors que tout semble avoir été dit ? C’est ici la façon dont les gens se racontent et racontent leur territoire qui a nourri le débat et la réflexion. Il a été souvent question de « bout du monde » pour qualifier ce lieu, et d’ailleurs on insistait bien sur le nom du village voisin, « Bout du Pont de l’Arn » pour marquer ce caractère géographique extrême. Dans ce lieu à part, il a d'abord été question d’histoire, de l’histoire de la ville, et des histoires que la ville se raconte en parlant d’elle. Prospérité passée et perdue. Enclavement éternel. Une souffrance, une déception, un sentiment d’abandon, l’idée d’un « naufrage », transparaissaient dans de nombreuses interventions, et l’idée de bataille aussi, pour s’en sortir, pour tenir ici au bout du monde, malgré les coups durs de la vie, pour que les jeunes restent et tiennent à leur tour. Au-delà de la mise en scène qu’impose l’exercice (ou que les gens s’imposent pour cet exercice), une profonde souffrance s’est exprimée, aux racines lointaines, digne, en tout point respectable. L’histoire de la ville, c’est le délainage qui s’arrête et qui laisse les ouvriers sans travail, aux prises avec une reconversion qui se fait mal, trop lentement en tout cas. Ce sont les années 1980. Pour le sentiment d’enclavement, on le fait remonter à 1792, et aux cahiers de doléances écrits (en direction de Paris ?) pendant la Révolution française. Prospérité, enclavement, les deux se mêlent et se contredisent, car la prospérité s’est faite avec l’enclavement, et maintenant l’enclavement empêcherait de retrouver la prospérité. Comment ce territoire, cette ville, se sont-ils développés et pourquoi à cet endroit ? Est-ce un lieu propice ou hostile ? La barrière de la Montagne est-elle une protection ou un frein ? Et est- ce l’autoroute qui va pouvoir redonner vie à ce territoire complexe ? Comme on a déjà pu l'écrire, l’extrême difficulté de la question empêche toute réponse automatique, simple, incantatoire. De nombreux intervenants qui défendent leur territoire, et en même temps l’autoroute, adoptent pourtant des réflexes, conditionnés par leur inscription dans un système économique, qui les a laissés sur le bord de la route (pour certains), et qui continue à dicter sa loi d’airain : autoroute, développement, emploi, prospérité. Et chacun est prié de nous épargner les débats philosophiques sur l’écologie parce qu’ici, vous comprenez mon brave Monsieur, « on est dans la réalité ». Et oui, il faut bien reconnaître, qu’ici, au bout du monde, parler d’écologie lors d’un débat sur l’autoroute n’est pas venu à l’idée de beaucoup de personnes. La réalité de ce lieu ne serait pas la même que celle de la planète. Le réchauffement climatique n’aurait pas d’incidence sur la vie mazamétaine.

On ne saurait reprocher aux habitants du lieu un tel déni. Ouvrons-nous alors sur le monde et rappelons-nous que le « bout du monde », c'est encore le monde. Les Bretons savent bien que le Finistère, fin de la Terre en Français, se dit en breton « Penn-ar-bed », ce qui signifie la « tête du monde ». Tout est une question de perspective. Comme il faut être courageux, ici, au bout du monde, pour relever la tête et se dire que le développement au Pays, se fera d’abord, en respectant la planète. Que ce n’est en rien contradictoire avec le désir de vivre bien ici, que ce n’est pas renier ses ancêtres et s’arracher du corps leurs « fragments d’ADN » qui perdurent à travers les vivants d’aujourd’hui. Orienter différemment le regard, et se dire que la fin d'une chose n'est jamais que le début d'une autre... Mais, malheureusement, la parole des représentants publics est unanime et elle consiste à penser le développement comme l’a fait le Président Giscard lors de sa visite de 1979. Le passé toujours... Le passé est une certitude qu’on peut projeter en croyant qu’il se répètera, à l'infini. À l'inverse, l’imagination n’offre aucune certitude, sauf celle qu’on avancera sans forcément arriver là où on pensait aller. Renoncer à l’autoroute aujourd’hui, c’est se permettre d’avancer demain. Philosophie… qui fait aussi vivre les Hommes, dans la dignité.

  Mazamet sauvée du naufrage grâce à l’autoroute.

Il y avait peu d’opposants dans la salle, et parmi eux nombreux étaient ceux qui ne pouvaient plus prendre la parole, bien qu’ayant des choses à dire, mais c’est la loi du genre. Alors les partisans de l’autoroute avaient le champ libre, et ils auraient pu se coordonner pour ne faire qu’une seule intervention. Car ils répètent tous la même chose : autoroute = emploi + désenclavement + ne pas mourir + retour de la prospérité + mérite + justice. À rabâcher sans fin, dans l’ordre et le désordre. À dix heures, on aurait pu être couchés, mais cela nous aurait privés de quelques perles.

Littérature et poésie

La corde du pathos nous a encore une fois vrillé les tripes avec la désormais célèbre « lettre de ma petite fille ». Extraits : « L’autoroute entre Mazamet et Saint Pons vient de s’ouvrir, tu te rappelles les tergiversations de l’époque…. La montagne se repeuple, et grâce à la voiture électrique, je vais en 45 minutes à Toulouse ». C’est beau. Continuons ce merveilleux chapitre de Oui Oui : « Mon cancer dû à la pollution est en phase terminale, mais grâce à l’autoroute, je vais confortablement faire ma chimio à Paris. Mais si rappelle-toi Papy, ils ont modernisé le maillage hospitalier, et l’hôpital des petites villes comme Toulouse a été fermé ». etc, etc…

Ensuite c’est Mme Callas, mère de 3 jeunes enfants, qui reconnaît que les opposants sont courageux, et qu’ils ont des arguments vrais, mais hors sujet Elle ne veut pas annoncer à ses enfants plus tard qu’elle est désolée, mais qu’à l’époque « elle développait des causes philosophiques ». Elle dit aussi « se déplacer tels des dinosaures qui se déplacent vers des terres nourricières » et « cocon douillet », et puis « à chaque minute où on détourne le débat, c’est un jeune qui part ». Il y a des soirs où on n’est pas fier de s’opposer, avec tous ces jeunes, qui partent dans la nuit, seuls, dans la pluie et le froid, sur une route nationale accidentogène.

Conseil Général du Tarn : proche du naufrage.

Cela devient dramatique pour les citoyens que nous sommes, d’entendre au fil des réunions, les conseillers généraux du Tarn, nous parler « du vote unanime » qu’ils ont fait, et d’entendre des positions contradictoires. À Mazamet, c’était retour à la case Castres, avec les déclarations de bonnes intentions : équité spatiale et financière dans le département, coût du péage et financement supportables, empreinte écologique faible. A la réunion de Cuq-Toulza, ils semblaient pourtant avoir pris conscience de l’impossibilité d’exaucer leurs chers désirs, et là ils rechutent. Des décideurs doivent être capables de dire la vérité et de prendre des décisions réalisables. Quelle image détestable de la délégation du pouvoir!

Un regard sur les transports.

Maintenant, assassinons les transports en commun, grâce à M. Neau des transports Balland à Castres. « Il y a 15 ans on mettait 1H45 pour aller à Toulouse, maintenant, c’est 2H30 ». Il faut ajouter les risques d’accidents pour les piétons (dont des enfants) sur la RN 126 au moment du redémarrage du car, et la consommation moindre de 30% sur autoroute. Le conseil d’autreroute : ne prenez pas le bus, c’est long et dangereux, et de toute façon il ne passe plus dans votre village car il emprunte l’autoroute, et en plus il ne circule plus du tout car personne ne le prend. L’autoroute créera des emplois, mais pas des emplois de chauffeur de bus.

Quant au chemin de fer, il ne tient pas la comparaison avec la route. Un spécialiste autoproclamé nous explique qu’il a coûté 21 milliards d’euros, qu’il est source de pollution locale, et contrairement à ce que pense 93% des Français, qu’il ne fait pas diminuer le transport sur route. Et l’air de nos grandes villes est plus pur qu'au 19ème siècle. La seule solution économique est le transport routier. Et le premier qui touche à son 4x4, il le ……

M. Bertin, président d’un office des transports, résume le lent déclin de la ville. La Chine est responsable, et les nouveaux investisseurs ont suivi les constructions d’autoroutes. Les transports se font par la route à cause de la suppression des wagons (qui partaient de Mazamet), et des flux tendus qui sont imposés aux entreprises. Nous sommes bien d’accord sur le constat, le modèle « qu’on nous impose » a surdéveloppé la route. Et on doit encore se le faire imposer, car, quel bon modèle que ce modèle.

Mazamet et la Roumanie.

Mme Gaudin, qui a voyagé, nous parle de la Roumanie, et d’une petite ville qui ressemble à Mazamet. On y faisait du cuir, production qui a été délocalisée en Chine. Depuis de grandes enseignes comme Dim, Moulinex, Salomon, Ferrari se sont installées, et font transiter les camions à côté des charrettes. La première autoroute se trouve à 700 km. Les liens entre l’emploi, les routes, et le développement local seraient donc complexes ?

Une solution émerge du débat ?

Les opposants au projet demandent, avec une insistance croissante, à ce qu’une autre solution soit mise à l’étude : un aménagement raisonné de la RN 126 actuelle, et ils ont fait circuler une lettre ouverte dans ce sens. Ils pointent une sous-estimation générale de 30% du coût des travaux, et le calendrier qui est toujours allongé. Face à ce projet peu réaliste, ils demandent à ce qu’une étude montre en quoi l’amélioration de la RN 126 aurait un impact sur la fluidité et sur la sécurité, en respectant les finances publiques. D’autres demandent une analyse plus précise des conséquences du développement du ferroutage sur le bassin.

Et soudain on a crû un instant que tout allait s’éclaircir, par la voix de Maître Loïc Alran avocat. Car il se dit intéressé par la lettre ouverte des opposants, ce qui témoigne d’une ouverture d'esprit admirable, et il entame alors une analyse d’une logique implacable. « Nous sommes tous d’accord sur trois points » : le désenclavement est une nécessité, celui-ci passe par la route car le fer est raisonnablement insuffisant (tout comme les nouvelles technologies de communication), et les finances publiques manquent. Nous avons deux solutions : le public, ou le privé. La route est un besoin, donc l’autoroute est la seule solution. C’est confondant de bon sens. Où comment dire « l’autoroute c’est vital il nous la faut pour pas mourir », mais en beaucoup mieux. Au passage, les opposants ne sont pas d’accord sur le deuxième point, car des nuances s’imposent. Ajoutons qu’il assène encore que nous n’avons plus le temps de remettre en cause les études, et qu’il faut agir vite, « aller à la solution la plus rapide ». Et donc pas nécessairement la meilleure… Pour aider à la compréhension, Me Alran fait partie du cabinet d’avocats castrais Bugis, Ballin, Rénier, Alran, Péres. Que disait Lacan, déjà, à propos du bon sens? Ah oui : que c'est toujours ce qui reste quand le refoulement est passé par là...

Information et transparence.

La radio locale, 100%, par la voix de son PDG, Olivier Fabre, est intervenue. Pourquoi lui faut-il une autoroute ? Parce « nos auditeurs seront bientôt à Toulouse si nous avons une nouvelle fréquence, et il faut aller sans s’épuiser vers nos zones d’écoute ». « Nous voulons faire rayonner la radio depuis Mazamet ». Où est le besoin indépassable d’autoroute ici ? Une petite pub ce soir en passant, c’est sûr, et un petit problème de déontologie pour les grincheux. Mais peu importe car l’impartialité du débat impose la pluralité de l’information, ce à quoi s’attachera 100%, dès demain, n’en doutons pas.

Enfin, la question a été posée : « d’où vient l’argent de la campagne de propagande pour l’autoroute ? ». Et M Bugis, président de la communauté d’agglomération Castres-Mazamet, a répondu. « C’est le budget de communication de la communauté d’agglo qui a été utilisé, car cela est important, et ce budget n’a pas été augmenté. Cela représente 25 000€, soit 25 centimes par habitant ». Et quand on est opposant, on a le droit d'exiger le remboursement de ces 25 centimes???


Pourquoi n’y aurait-il plus la remise des prix ?

Prix du concours Lépine

On nous explique depuis un moment qu’une autoroute est écologique car les véhicules y consomment moins de carburant. Ce soir, c’était 30%. Ça monte ! Encore un effort et on invente la voiture à énergie positive, mais seulement sur autoroute ! Un futur prix Nobel de Physique dans le Mazamétain ?

Prix de « beaufitude »

C’est ce soir qu’on laisse sortir la frustration : on siffle, on invective, on déstabilise, on fait du bruit. C’est à ces « on », que revient le prix de « beaufitude », ces « on » qui ne savent pas écouter les avis des autres qui ne pensent pas comme eux. Par trois fois, Mme la Présidente, demandera le silence, allant jusqu’à envisager l’annulation de la réunion. « Si, M.Morel, la dame va finir ! ». Indignation et colère rentrée dans la voix de celle qui a à cœur de laisser s’exprimer tous les avis à égalité. Sourire chez ceux qui voudraient que ce débat tourne au pugilat.

Prix « miroir, mon beau miroir... »

Mme Escudié, qui œuvre pour le développement touristique. « Le pays est morose et a une image vieillissante car il lui manque l’autoroute ». Il ne faudrait pas vieillir sans accepter que le monde change. La modernité n’est plus l’autoroute, et Giscard n’est plus président.

Prix SOS amitiés.

Mme Jeanrot, qui nous relate l’inquiétude des parents le dimanche soir, au moment du départ de leurs jeunes étudiants : « Tu me téléphones quand tu arrives… » Ceci, bien entendu, au cas où un drame arriverait sur cette nationale prédatrice. Plusieurs remarques s’imposent. Les jeunes de maintenant peuvent téléphoner de n’importe où, et être dans une rave party sur le Larzac et nullement à Toulouse. Mais, bien entendu, aucune de ces chères têtes blondes ne saurait abuser ainsi de la confiance parentale. À ce propos, c’est bien de s’inquiéter le dimanche, mais les autres soirs? Doivent- ils appeler avant d’allumer un pétard, ou d’enfiler un préservatif ? Lorsqu’ils sortent, le jeudi pour fêter entre copains (réviser pardon) la fin de la semaine, doivent-ils appeler papa ou maman, pour choisir entre Vodka et Gin ? Mais nous parlons là sans doute de jeunes qui sont opposés à l’autoroute, et qui vivent eux, comme des délurés (les chanceux !). Et encore une fois, une question, une seule : de quels étudiants parle-t-on, qui auront les moyens de rentrer chaque week-end avec leur voiture individuelle et un péage à près de 15 euros? Kicéki dit merci papa, merci maman, pour payer le loyer, la voiture, l'assurance, le carburant,et le forfait téléphonie pour rassurer les mamans quand ils sont, enfin, et au péril de leur vie, arrivés à destination???


Peut-il encore se passer quelque chose lors du prochain débat ? Oh que oui !

Le monde change. Soyons acteurs de notre époque